Mauvais Genre #En 3 points

18/02/2018

Titre : Mauvais Genre

Auteur : Chloé Cruchaudet d'après La garçonne et l'assassin de Fabrice Virgili & Danièle Voldman

Éditeur : Delcourt / Mirages

Genre : Bande-dessinée, historique, biographie, romance, drame, LGBT

Date de parution : 2013

Résumé de l'éditeur : Paul et Louise s'aiment, Paul et Louise se marient, mais la Première Guerre mondiale éclate et les sépare. Paul, qui veut à tout prix échapper à l'enfer des tranchées, devient déserteur et retrouve Louise à Paris. Il est sain et sauf, mais condamné à rester caché dans une chambre d'hôtel. Pour mettre fin à sa clandestinité, Paul imagine alors une solution : changer d'identité. Désormais il se fera appeler Suzanne. Entre confusion des genres et traumatismes de guerre, le couple va alors connaître un destin hors norme. Inspiré de faits réels, Mauvais Genre est l'étonnante histoire de Louise et de son mari travesti qui se sont aimés et déchirés dans le Paris des Années folles.

Note : 4.5/5

#En 3 points :

*Une fantastique histoire vraie : Paul et Louise Grappe. Un duo méconnu qui pourtant à de quoi faire couler beaucoup d'encre. Il y a dans leur histoire un condensé de ce qui affole la presse et défie les bonnes mœurs : sexe, meurtre, travestissement, désertion, ce souffle de scandale qui créé des remous au XXème comme au XXIème siècle, qui fascine et répugne... Un scandale qui s'embrase sur les cendres de la 1ère Guerre Mondiale. Le couple a inspiré le livre La Garçonne et l'Assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, le film Nos années folles d'André Téchiné (avec l'exceptionnel Pierre Deladonchamps)  mais surtout la bande-dessinée qui nous intéresse ce jour : Mauvais Genre de Chloé Cruchaudet, justement inspirée de l'ouvrage de Virgili et Voldman.

Cette histoire fascinante est celle d'un homme terrifié : de séducteur frivole à caporal exemplaire, de caporal détruit à déserteur travesti. Paul, c'est la survie, coûte que coûte : horrifié par l'abomination des tranchées, par la perte d'amis et de frères d'armes, il s'est juré de ne jamais y retourner. A ses côtés, il y a (et il y aura toujours !) Louise, l'abnégation incarnée, femme forte, de tête et de cœur, travailleuse acharnée, survivante à sa manière : celle qui va lui permettre de passer incognito durant des années sous le masque féminin. Porté par ses conseils, par sa patience, Paul va devenir Suzanne. Mais qu'il soit Paul ou Suzanne, l'homme ou le travesti, le jeune homme n'est plus le même. Violent, alcoolique, détruit... Paul va se retourner contre la seule qui l'ait jamais aimé et soutenu : sa propre femme. Là encore, elle le sauvera, dans un ultime geste d'abnégation et de miséricorde.

 

*L'amour fusillé : Cette histoire de travestissement est évidement assombrie par l'alcool et les scandales : la vie dissolue menée par Paul une fois devenu Suzanne sombre lentement dans une forme de dépendance malsaine, notamment lors de ce passage éloquent où il fréquente le Bois de Boulogne et s'offre pour oublier, entraînant sa femme récalcitrante dans son sillage. L'intrigue soulève avec pertinence la confusion des genres, la question du devoir envers la patrie... Mais enfin et surtout, elle traite d'amour.

L'amour que porte Louise à Paul. Cet amour qui la met hors-la-loi, qui la pousse à prendre tous les risques pour héberger puis camoufler son déserteur de mari. Mauvais genre, c'est la descente aux enfers d'un couple que la guerre condamne malgré leur volonté farouche de se tenir à l'écart. Paul connaît une chute abyssale dans la folie où s'entremêlent ses démons, liés à la guerre bien sûr, mais aussi au questionnement de son identité. Incapable de garder un emploi, incapable de dédier sa vie à une cause plus grande que sa frivolité, il revendiquera sans cesse son double féminin qu'est Suzanne, devenu partie intégrante de son identité (la surmédiatisation qu'il tire de son parcours, après l'amnistie des déserteurs, en est un exemple flagrant),

Louise doit bientôt supporter, en plus des violences corporelles et psychologiques, de partager son mari avec d'autres, qu'ils soient des hommes ou des femmes. Ainsi, elle doit bientôt composer avec l'idée qu'il ne se travestissait pas uniquement pour sa survie mais aussi pour son plaisir ; la vie colorée de femme lui manque vite, l'alter-ego qu'il s'est créé, Suzanne, tout autant - un drame dont il prend conscience alors qu'il vient à peine de rendosser sa véritable identité. Puis vient la confrontation, violente et imparable, où Louise lance à Paul : « Je ne te fais pas envie... Tu as envie d'être moi. » 

*La prouesse de Chloé Cruchaudet : outre son style très particulier - qui en désarçonnera plus d'un -, il faut reconnaître à Chloé Cruchaudet un sens du découpage inné : elle n'a pas son pareil pour capter le mouvement et surtout l'évolution du temps, notamment lorsque succède à une planche imprégnée de l'esprit fleur-au-fusil l'apocalypse d'un champs de bataille. Des semaines se sont écoulées, les idéaux sont partis en fumée. Ce genre de technique narrative, dont elle use avec parcimonie pour marquer un changement néfaste, est toujours utilisé avec brio.

Sur les couleurs, très sombres, presque inexistantes en réalité, seul le rouge tranche clairement - couleur de la passion, de l'amour, du sang, des uniformes, des tenues élégantes, des cosmétiques... Car c'est de cela dont il est question, l'opposition permanente entre le rouge et le reste : l'amour contre la guerre, le plaisir des corps à leur annihilation, rouge d'un vernis au sang des cadavres, les parures rutilantes au pantalon garance des soldats.

Autre point fort, Cruchaudet brille tant par sa plume que dans sa maîtrise de l'image. Rarement on a vu bande-dessinée si bien écrite : à mes yeux, la seule à se distinguer tant sur la forme que sur le fond serait Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh.

Et au delà du style purement littéraire et picturale, il y a l'amour - là encore ! - que Cruchaudet voue à ses personnages. Elle ne les condamne pas, dresse des portraits nuancés, en clair obscur, sans jugement aucun. Leurs erreurs, leurs souffrances, le tournant parfois tordu que prend leur relation, leur histoire... Tout deux sont aussi attachants que crédibles, dans leurs échanges comme leurs gestes. Elle a ce regard passionné et tendre qui empêche le lecteur de détester Paul ou de manifester son incompréhension face aux sacrifices de Louise. Certes, elle les idéalise physiquement, pour d'évidentes raisons esthétiques, mais elle ne cherche pas à adoucir la part d'ombre de ce couple tourmenté...

En définitive, Mauvais genre est un chef-d'oeuvre, subtil sur la psychologie comme sur le style, dur dans les thématiques abordées, sublime de bout en bout.

« Suzanne était un être lumineux, elle irradiait. Il est arrivé que par mauvais temps, il n'y ait pas grand monde dans les sous-bois... Si elle était là, c'était suffisant pour qu'il y ait quelque chose... D'électrique dans l'air. C'est comme si elle était plusieurs partenaires à la fois, un être complet et magnifique. Si vous aviez affaire à un homme ou à une femme, vous pouviez vous attendre à un certain comportement.... Alors qu'elle était imprévisible, elle pouvait être douce et violente à la fois, passer de la pudeur à la fougue... Tout ça avec une liberté incroyable... C'est ça qui était attirant peut-être. »

~ Page 114-115

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