L’avis des libraires – 64ème chronique : Kamarades

16/01/2018

L’avis des libraires – 64ème chronique :

Refuzniks - Dire non à l'armée en Israël de Martin Barzilai

Refuser pour résister, dans la peau d'un refuznik

Qui sont les refuzniks ? Des hommes et des femmes dont l'âge, la profession, l'orientation sexuelle changent d'une personne à l'autre...  Des habitants de Tel Aviv ou Jérusalem qui refusent, pour des raisons politiques ou morales, d'effectuer leur service militaire, emblème constitutif de la citoyenneté israélienne. Ce livre, soutenu par Amnesty International, vous propose d'explorer les facettes de ces personnalités hors du commun.

 

10 ans. Il aura fallu presque 10 ans au photographe Martin Barzilai* pour réunir, entre 2008 et 2017, le portrait d'une cinquantaine de refuzniks. Un travail de longue haleine face à une société qui méprise ces gens, pointe du doigt une absence de patriotisme.

Dans une culture militariste qui inonde les citoyens dès leur plus jeune âge jusqu'à les faire suffoquer, il faut du courage pour dire non à l'armée. Traîtres à leur patrie, héros de la liberté. Les refuzniks ont fait leur choix, un choix difficile qui leur a souvent valu l'hostilité de leur famille et de leurs amis. Littéralement, ce nom signifie « ceux qui refusent ». Refuser est un droit mais en Israël, il faut se battre, le revendiquer, être animé d'une volonté incroyable. Jetés en prison pour refus d'intégrer l'armée (la durée de l'incarcération peut varier de quelques semaines à deux ans selon les cas), ils ne lâchent rien. Barzilai les définit comme des insoumis incarnant « un point de rupture, une discontinuité dans une société pensée comme un bloc militariste » (p 15).

A la lecture édifiante de l'ouvrage, on ne peut s'empêcher de s'étonner de si peu les connaître, du manque de médiatisation à leur sujet... Et de les admirer, eux, ainsi que Barzilai qui leur a dédié ce livre. La sympathie de ce dernier pour les refuzniks est visible, à chaque portrait. La présentation est toujours la même : nom, âge, profession, suivi d'un texte où le refuznik raconte son histoire, le tout agrémenté d'une photo. Ces photos sont sobres, magnifiques et la détermination de ces gens hors norme semble littéralement transcender chaque page. Un regard, une posture... Barzilai, en photographe prodige, a capté l'essentiel. Surtout, il a pu saisir toute la diversité de ces gens, artistes, journalistes, professeurs, infirmiers, chercheurs, agriculteurs ou étudiants.

Quant aux témoignages, les refuzniks font preuve d'une franchise qui désarçonne parfois, tant nous sommes habitués à voir la politique comme tabou, un sujet qu'il vaut mieux éviter en famille comme dans le cadre professionnel. Leur regard sur la politique, leur pays, leur entourage et ce qu'ils ont tiré de leur refus, tout cela nous est délivré sans fioriture. Parfois l'expérience est positive, comme Omri Baranas qui affirme croire toujours « en l'égalité », qu'il « n'y a pas de gens meilleurs que d'autres et que la discrimination ne devrait pas exister » ; la jeune femme poursuit d'ailleurs ses ambitions et se verrait bien accomplir son rêve d'enfant en devenant zoologiste (p 153). D'autres fois, le résultat est plus négatif ou mitigé, comme pour Yuval Oron, étudiant, qui admet que « si c'était à refaire je ne suis pas certain que je le referais. […] D'une certaine façon, c'est jouer le jeu de l'armée que d'accepter d'aller en prison. […] Il y a peut-être de meilleures façons [de se battre] » (p 63). Il y a aussi le témoignage frappant de Gal, qui voyait les refuzniks comme des « hippies répugnants » avant de finalement rejoindre leur cause, après avoir saisi « toute l'étendue de [son] ignorance » (p 146). Autre témoignage marquant, celui du transsexuel Aiden Katri Maysel, dont les parents « religieux, homophobes, racistes et nationalistes », l'ont tout bonnement mis à la porte après son coming-out, à 16 ans ; étant lui-même victime de discrimination et jouissant d'une certaine notoriété à la télévision, il a pu voir que son refus avait « eu pas mal de répercussions » (p 191).

Omri Baranas, Gal, Yuval Oran, Taïr Kaminer et Aiden Katri Maysel ne sont que quelques exemples, piochés au fil des pages... Mais tous ces portraits méritent d'être lus ! Car Refuzniks est un ouvrage fort et indispensable, qui prône la liberté et le courage.

 

*A noter que Barzilai lui-même a eu un parcours atypique : son grand-père juif a quitté la France lors de la 2nde GM pour fuir les persécutions nazies. Direction l'Uruguay. Mais voilà, que, 30 ans plus tard, ce pays d'accueil fait également face à la montée en puissance d'une dictature. Retour en France. L'histoire, l'héritage de Barzilai est marqué par le despotisme. De façon assez simpliste, on pourrait déduire qu'il s'est encore investi davantage aux côtés de ces gens, ces révoltés, qui affrontent aussi un régime oppressif.

 

« J'ai dit au soldat en faction à l'entrée auquel les appelés doivent se présenter:

''Je ne vais pas faire l'armée.

-Ah ! Tu ne veux pas faire l'armée, m'a-t-il répondu.

- Non, ce n'est pas que je ne veux pas, c'est que je ne vais pas la faire.''

Il avait l'air un peu embarrassé, mais il ne voulait pas que je fasse un scandale donc il m'a dit d'attendre. Assez rapidement, j'ai été arrêtée et emmenée en prison. Cet enchaînement de circonstance s'est reproduit six fois. A chaque fois, il fallait que je passe par la base, que je dise que je refusais de servir, et ensuite j'étais condamnée à un certain nombre de jours de prison qui pouvaient varier de vingt à trente.

Vers la fin, ils ont essayé de me faire peur [...] »

Témoignage de Taïr Kaminer  ~ P 160

 

 

Martin Barzilai : Refuzniks - Dire non à l'armée en Israël aux éditions Libertalia. 197 pages. 20 €.

 

 

Article abrégé publié dans le Pays Briard le 16.01.18

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