Le Portrait de Dorian Gray, mise en scène par Thomas Le Douarec

22/12/2017

Le Portrait de Dorian Gray,

Pièce tirée de l'unique roman d'Oscar Wilde

Mise en scène par Thomas Le Douarec

De l'importance d'Henry Wotton sur les jeunes gens en fleurs

Résumé officiel : Par la magie d’un vœu, Dorian Gray conserve la grâce et la beauté de sa jeunesse. Seul son portrait vieillira. Le jeune dandy s’adonne alors à toutes les expériences. Wilde nous lance dans une quête du plaisir et de la beauté sous toutes ses formes, belles ou atroces ; l’art n’a rien à voir avec la morale.

 

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Adaptation théâtrale et mise en scène par : Thomas Le Douarec

Costumes : José Gomez

Musique : Mehdi Bourayou

Lumières : Stéphane Balny

Avec :

  • Arnaud Denis : Dorian Gray

  • Caroline Devismes : Sybil Vane, la femme de mauvaise vie, la duchesse

  • Fabrice Scott : Basil Hallward le peintre, James Vane et le pianiste

  • Thomas Le Douarec : Lord Henry (Harry) Wotton

Site Internet : http://www.lande-martinez-production.fr/event/le-portrait-de-dorian-gray/

« L’atelier était plein de l’odeur puissante des roses, et quand une légère brise d’été souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des églantiers. »

Des années après ma lecture du Portrait de Dorian Gray, ce passage, les toutes premières phrases de l'unique roman d'Oscar Wilde ont encore une résonance toute singulière en moi.

Qu'est-ce qui nous fait tomber éperdument amoureux d'une oeuvre ? J'ai eu pour ce roman la même passion folle, inconditionnelle et déraisonnable que celle vouée par Basil Hallward à Dorian. En vérité, un coup de foudre, fut-ce artistique, ne peut être expliqué : il est viscéral, instinctif, primaire... J'ai Lord Wotton dans la peau depuis la cinquième, cadenassé à mes rêveries de collégienne - il trône en chef absolu sur le podium de mes personnages fictifs favoris, aux côtés de Mercutio et Heathcliff.

© Alizée Chiappini

 

Aussi, lorsque j'ai vu que l'adaptation signée Thomas Le Douarec passait à l'Espace Charles Vanel de Lagny-sur-Marne, je n'ai pas pu m'empêcher de réserver des places. Entre attente et méfiance, je m'interrogeais sur la difficulté de transposer le roman de Wilde sur scène. L'adaptation est un art difficile, reproduire le génie de l'auteur en y ajoutant sa patte, montrer sans trahir... La vérité est que la lecture est une activité si personnelle, si intime, qu'une adaptation, si bonne soit-elle, trompe forcément la vision que nous avons d'une oeuvre. Exercice d'équilibriste instable, dangereux et grisant, que celle d'imposer aux inconditionnels son image.

© Alizée Chiappini

 

Thomas Le Douarec s'y est risqué plusieurs fois avec Dorian - la version de ce soir-là était la 5ème... J'attendais donc énormément de cette représentation. Je me rappelle avoir entendu les trois coups martelés sur scène, le rideau s'écarter, la surprise d'entendre du chant, un chant mélancolique et sombre - cette voix, celle de Caroline Devismes, narratrice de l'intrigue, portera gracieusement l'intrigue - puis... J'ai été happée par la pièce, j'ai vécu cette histoire que j'aimais tant de bout en bout, déconnectée de toute autre réalité que celles des mots d'Oscar Wilde.

La mise en scène de Le Douarec, sobre et efficace, s'appuie énormément sur les jeux de lumières. Lorsqu'ils sont au service du fameux portrait, cela touche au génie : ce tableau, dos au public, ne sera jamais dévoilé aux spectateurs. En revanche, la lumière qu'il dégage symbolise la déchéance du personnage : d'un or lumineux et pur, il s'assombrit progressivement alors que la perversité du jeune homme s'accroît. C'est une idée formidable qui évite les écueils de bon nombre autres adaptations de Dorian Gray : montrer le portrait, c'est lui ôter toute sa magie. Le portrait n'est jamais à la hauteur du rêve du spectateur, sa beauté fantastique ne peut être retranscrite, de même que sa dégénérescence. En le dissimulant à la vue du spectateur, Le Douarec le laisse imaginer toute la beauté et l'horreur du tableau.

© Alizée Chiappini

 

L'autre point fort de cette adaptation, c'est assurément son casting. Caroline Devismes, qui enchaîne pas moins de trois rôles, est d'une incroyable justesse qui force le respect : candide Sybil, provocante duchesse, mélancolique prostituée à la voix langoureuse... Elle est toujours irréprochable !

Quant à Fabrice Scott, il campe un Basil doux, raffiné et terriblement attachant ; il interprète avec le même talent le frère de Sybil, homme frustre, surprotecteur et déboussolé.

Outre son talent indéniable de metteur en scène, Thomas Le Douarec est de plus un excellent comédien : il interprète un Lord Wotton truculent et altier, séduisant et charismatique, débitant ses répliques avec l’assurance et le détachement d'un véritable dandy ! Il a également ajouté au personnage une dimension comique, de par sa gestuelle ou ses mimiques, qui apporte une certaine légèreté à une intrigue des plus sombres. Ce choix lui a été reproché mais je le trouve au contraire judicieux : Wilde lui-même préférait aborder des sujets profonds sous couvert de légèreté ; Le Douarec apporte ainsi cette touche facétieuse bienvenue et totalement justifiée, d'autant qu'il n'a pas son pareil pour déclamer les répliques phares de ce cher Oscar !

Mais qu'en est-il de Dorian Gray me direz-vous ? Comment camper un être dont le physique tient de la perfection absolue ? En prenant tout simplement le contre-pied ! Exit l'angelot blond dépeint par Wilde ! Arnaud Denis est un brun ténébreux, dont la beauté est conférée par le charisme, la prestance et la voix profonde. Le choix peut désarçonner quelques temps mais à n'en pas douter, il est parfait. On ressent la fascination, l'emprise exercée sur Basil par Dorian car ce dernier exerce la même sur nous ; tout comme Wotton/Le Douarec capte aisément le public par son ton badin et sa séduction volontiers sournoise.

© Alizée Chiappini

 

Enfin, il faut saluer les choix de Le Douarec quant à la sélection effectuée sur l'oeuvre de Wilde, lui qui a su capter l'essence du roman et sélectionner les répliques les plus emblématiques.

Et rendre grâce à l'élégance des costumes de José Gomez et à la musique envoûtante signée Mehdi Bourayou, atours supplémentaires sans lesquels la pièce n'aurait pu atteindre pleinement son potentiel.

Cette superbe adaptation est une réussite en tout point et le public ne s'y est pas trompé, saluant à l’unanimité la pièce : les slaves d'applaudissements se sont éternisées, poussant les acteurs à revenir encore et encore, soucieux de prolonger la magie du moment... La troupe a d'ailleurs fait montre d'une belle alchimie, Le Douarec a largement salué ses comédiens et a conversé quelques minutes avec les spectateurs, achevant son discours par une citation de Wilde :

« Dorian Gray contient trop de moi-même, Basil est ce que je pense être, Harry ce que les gens pensent que je suis et Dorian ce que j’aurais aimé être en d’autres temps. »

La conclusion parfaite d'une soirée parfaite.

 

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Merci à Emilie Thomas pour sa réactivité et son aide

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