L’avis des libraires - 48ème chronique : Le venin du papillon

19/09/2017

L’avis des libraires - 48ème chronique

Le venin du papillon d'Anna Moï :

Sortir de l’ombre sous les bombes

 

Au sein d’une société postcoloniale, la jeune Xuan change aussi violement que son pays : la puberté, les désirs, les questions existentielles amorcent son passage à l’adolescence. Mais à quel prix ?

 

Anna Moï est une habile manipulatrice, c’est inconcevable… Les premiers chapitres du Venin du papillon sont fastidieux : la description du mode de vie de la famille de l’héroïne, de ses chamboulements hormonaux ou de son pays (jamais nommé mais qu’on suppose être le Vietnam, patrie de l’auteur), semblent s’éterniser.

C’est là où intervient toute la maestria de Moï : sans que le lecteur ne s’en aperçoive, elle l’a totalement imprégné du quotidien ennuyeux de Xuan. Aussi, lorsque cette dernière brise la monotonie ordinaire, dès la seconde partie de l’ouvrage, il n’en faut pas plus pour être happé par l’histoire !

Cette deuxième phase voit débarquer dans la vie de Xuan de jeunes français expatriés sur les traces de leur père professeur – Odile et Julien : à leurs côtés, la demoiselle déchire sa chrysalide de petite fille pour devenir le papillon adolescent. Le papillon présent dans l’ouvrage (et ce jusqu’au titre) est d’ailleurs la métaphore de la sexualité ; le venin soulignant les dangers propres à l’adolescence et ses excès. Outre cette référence au désir, la fugacité de l’insecte rappelle ceci : sublime et fragile, l’adolescence est surtout temporaire, d’autant plus en ces temps de boucherie martiale. Enfant au début du roman, ado dans son milieu et presque adulte au dénouement, Xuan vit sa puberté en accéléré. Anna Moï décrit à la perfection l’émancipation de sa protagoniste : ses remises en question, ses doutes, ses émois, son rapport fusionnel avec Odile.

Outre le portrait complexe qu’elle dresse de ses héroïnes et de leur famille, l’écrivain dénonce également, sans concession, la précarité et la violence d’un empire postcolonial. Aucun manichéisme, aucun mélo mais la volonté de partager ce Vietnam déchiré qui hurle son besoin d’identité et de liberté, subsistant tant bien que mal en dépit des massacres, de la corruption, des orgies et autres trafics de drogue. C’est là où Anna Moï excelle le plus : le parallèle entre une adolescente en quête d’elle-même et d’un pays qui se cherche encore. Les tourments existent de manières bien diverses.

 

« Grandir à quelque chose de criminel. Ou de révolutionnaire.  Il faut briser des règles et jeter à terre des héros. »

~ p 193

Anna Moï : Le venin du papillon aux Éditions Gallimard. 296 pages. 19,50 €


Article paru dans le Pays Briard le 19.09.2017

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