Digressions, non-dits & qu’en-dira-t-on #1 : Du problème de l’adaptation : Les Proies

06/09/2017

Digressions, non-dits & qu’en-dira-t-on #1 :
Du problème de l’adaptation : Les Proies

 

De tous les livres que j’ai lus cette année, Les proies tient sans aucun doute une place de choix, propulsé dans la liste de mes thrillers favoris sans que je ne m'y attende... Comme  je vous l'écrivais il y a peu,  j’ai adoré l’absence totale de manichéisme, la plume de Cullinan, l’alternance des points de vue, la subtilité des personnages, la tension qui s’accroît crescendo, la réflexion sur le désir et la possessivité. A mon sens, Les proies est l’un des plus grands polars psychologiques jamais écrits et un chef d’œuvre de la littérature américaine.

 Je ne fais pas partie des irréductibles réfractaires aux adaptations. Personnellement, j’adore voir des histoires transposées de la page au petit ou grand écran, connaître quels visages se grefferont aux personnages, quel réalisateur appliquera sa patte à l’intrigue. La post-prod est un moment que je suis toujours de près et j’admire le travail d’adaptation qui l’accompagne... Pour moi, la distinction entre le livre et le film est primordiale : une bonne adaptation n’est pas nécessairement un bon film et un grand film peut très bien être une mauvaise adaptation - coucou Shining de Kubrick !

Je sais qu’à cet instant vous vous dîtes, « merci Captain Obvious » ! Mais avouez que lorsqu’on voit la foule de fans prête à lapider un film sous prétexte qu’il ne colle pas à sa vision de l’ouvrage original (le syndrome Ben Affleck dans Batman VS Superman en est la parfaite illustration), il est nécessaire de rappeler sa position sur le sujet.

Et à titre personnel, il m’est parfois arrivé de préférer l’adaptation au livre. Vous ne me croyez pas ? Ok, alors voici une petite liste non-exhaustive : The Perks of being a wallflower, Big Fish, L'étrange histoire de Benjamin Button, Valentin Valentin (adapté de La maison du lys tigré), Lust caution, La dame en noir, Psychose ou encore Tom à la ferme ont pour moi réussi à supplanter leur support d'origine.

Cependant, face aux Proies, je me suis retrouvée dans une impasse. Comment dire que mon intégrité cinéphile et littéraire s’en est vue sérieusement remise en question ?
Ce n’est pas l’absence de nombreux évènements majeurs du livre qui m’a le plus peinée à visionnant les adaptations. Pourtant ils sont légions : l’occultation des origines d’Edwina, voir l’absence d’Hattie et de relations incestueuses dans la version de Coppola, le fait d’avoir mixé les identités de plusieurs héroïnes pour n’en faire qu’une... Même si j’avoue qu’à l’heure où les films dépassent facilement les 2h, je comprends mal la volonté des réalisateurs d’avoir, dans les deux cas, charcuté l’intrigue pour la cantonner à 1h30, la simplifiant de fait grandement. Ainsi, les films se concentrent sur une chose : l’apparition d’un homme dans une communauté exclusivement féminine et le désir qu’il suscite en son sein. Ce parti-pris n’est pas mauvais en soit mais occulte une grande partie des subtilités de l’œuvre de Cullinan.
De même, on pourrait critiquer les choix de Clint Eastwood et de Colin Farrell pour interpréter le personnage de Johnny, sensé être un jeune homme roux fluet d’une vingtaine d’années, dont les actions et surtout les erreurs sont donc largement plus compréhensibles que dans les films.

 Non, c’est le manichéisme frappant qui se dégage des deux œuvres, qu’on parle de la vision de Coppola ou de celle de Siegel, qui est le plus décevant au final.Comme je l’ai souligné dans ma chronique, la grande force du roman, selon moi, réside dans l’incapacité du lecteur à définir clairement qui est la proie du roman. L’éditeur français avait tranché en faveur des femmes en incluant le pluriel mais le titre original, The Beguiled, ne permet en aucun cas de trancher : difficilement traduisible, il se rapporte à la séduction, à l’envoûtement, mais aussi au fait d’enjôler et de tromper quelqu’un. S’il fait clairement référence aux moyens (peu recommandables) mis en œuvre par Johnny pour bénéficier du gîte et du couvert, il n’y a la aucune notion de potentielles victimes que pourraient être les femmes. Chez Siegel, la victime est pour moi clairement identifiée ; il s’agit de Johnny, qui en voulant profiter de l’hospitalité des lieux en usant de ses charmes, finit par se les mettre à dos. L’ambiguïté du personnage a clairement déstabilisé une partie du public à l’époque mais il n’est pas pour autant l’antagoniste de cette histoire, qui est clairement Martha.

Chez Coppola, c’est exactement l’inverse : Les proies sont les femmes, leur peur face à Johnny n’est jamais feinte, elles le craignent et le redoutent dès qu’advient la tragédie qu’elles ont contribuée à mettre en place. Dès lors, elles cherchent à s’en débarrasser non parce qu’il menace de divulguer leurs secrets mais clairement parce qu’il représente un danger.

De même, le personnage de Martha, directrice du pensionnat, varie grandement d’une adaptation à l’autre : démoniaque presque nympho dans la version de 1971 qui développe avec Edwina une relation ambiguë, elle se mue en femme de tête forte et magnanime en 2017. Elle reste toutefois le personnage le plus captivant, quel que soit le support : troublante despote éclairée chez Cunnan, démone aux pulsions malsaines chez Siegel, protectrice matriarche chez Coppola. Martha est toujours fascinante, et les interprétations de Geraldine Page et Nicole Kidman ne déshonorent en rien la femme du roman.

Là où Siegel privilégie l’érotisme, Coppola favorise la tension voluptueuse. Farrell n’est jamais autant sexualisé que ne le sera Eastwood. Dans la version « féministe » si l’on peut présenter les choses ainsi, les scènes charnelles sont soit interrompues (le baiser qu’échange Johnny et Edwina), soit exemptes de tout érotisme (laver le corps d’un soldat blessé), soit violentes (la scène d’amour entre Johnny et Edwina n’a d’amour que le nom).

Mais ces scènes ne sont aucunement sublimées. Coppola réserve la beauté de sa caméra pour son trio de femmes, toujours magnifiquement filmé : Kirsten Dunst irradie d’une mélancolie lumineuse, Nicole Kidman n’avait pas été si belle depuis Birth de Jonathan Glazer et Elle Fanning, nymphette débridée, déploie une sensualité presque agressive. Elles sont souvent parées de blanc, immaculées, scintillant à la lueur des torches ou des rayons du soleil. Le film de Siegel n’avait rien de comparable : quelques femmes étaient clairement identifiables dans le lot mais les autres n’étaient qu’une communauté indistincte. Sous la direction de Coppola, toutes les héroïnes ont leur importance – on retrouve un peu les personnages de Cunnnan sous le vernis hollywoodien.

La différence de point de vue de Siegel et de Coppola s’illustrant jusqu’à l’affiche : sur la 1ère, Eastwood est cerné d’ombres féminines, vaguement inquiétantes. Sur la 2nde, Farrell n’apparaît même pas : les trois femmes tiennent toute l’affiche, majestueuses, fragiles mais droites, avec cette fenêtre en fond qui sous-entend le huis-clos et l’envie de s’échapper. La police du titre elle-même est emplie de féminité : d’un rose doux, calligraphiée, inclinée…

 Le film de 1971 est curieusement beaucoup moins sage : l’ironie de Johnny, les scènes de fantasme, un penchant pour le sanguinolent… On ne retrouve rien de tout cela dans la cuvée de 2017. En revanche, comme souvent avec Coppola, la notion d’ennui est omniprésente : les pensionnaires s’ennuient clairement, retranchées dans leur manoir, à l’écart du monde – la première apparition d’Elle Fanning, qui s’embête durant son cours de français, est éloquente. Contrairement au roman d’origine, et même au film de Siegel, les filles font preuve de nettement plus de solidarité les unes envers les autres, exit de nombreuses scènes de rivalité, de piques à peine voilées et de joutes verbales ! Mais en agissant ainsi, Coppola les rend surtout beaucoup moins intéressantes.

Au final, aurai-je davantage apprécié les films si je n’avais pas lu l’œuvre d’origine ? Non. Je dirais même l’inverse : si je n’avais pas eu la trame de Cullinan en tête, je ne serai pas parvenue à m’impliquer autant dans l’intrigue. J’aurai analysé les désirs féminins, la montée du suspense, le dénouement, en regrettant qu’ils n’aient pas été davantage approfondis. J’aurai sûrement trouvé la version de Siegel un poil machiste et au final plutôt oubliable, tout en louant la prestation cabotine d’Eastwood, un peu à contre-courant de son image de l’époque ; la version de 2012 me serait apparue comme trop sage, un peu ennuyeuse, un Coppola anecdotique (un de plus), en m’attardant sur le magnétisme de Kidman.

Sinon, pour le reste, mon idée générale aurait peu changé : je les aurai trouvés beaux, d’une esthétique très particulière dans les deux cas. J’aurai sûrement pensé que l’intrigue traînait, parce que je n’aurai pas été dans l’attente de voir les personnages vaciller et se montrer sur leur jour le plus obscur.

Je ne me serai pas dit « ce sont de mauvaises adaptations », j’aurai pensé : « ce sont des bons films. » Et vous savez quoi ? Ils le sont. Tous les deux. Pour des raisons diamétralement opposées.

 

 

J'aime
Please reload

  • Google Maps
  • Facebook
  • Goodreads
  • Allociné
  • TV Time
  • Instagram
Mes merveilles en chronique 💖

L’avis des libraires - 190ème chronique : Le Carrousel Infernal

24/10/2020

1/10
Please reload