L’avis des libraires - 34ème chronique : Un homme cruel

06/06/2017

L’avis des libraires - 34ème chronique

Un homme cruel de Gilles Jacob :

Gloire et décadence de

Sessue Hayakawa,

1er sex-symbol hollywoodien

 

Vous connaissez Valentino, Bogart, Brando : ils ont fait la gloire des tapis rouges, tournés les têtes et les choux-gras d’une presse racoleuse. Mais avez-vous entendu parler de Sessue Hayakawa ? Non ? Alors laissez-vous guider sur les pas du 1er sex-symbol hollywoodien, à cette époque éblouissante qui vit naître le 7ème Art…

 

Le Festival de Cannes s’est achevé entre éloges et polémiques… De mon côté, j’ai eu envie de découvrir la dernière œuvre de Gilles Jacob qui présida le festival durant 13 ans. Alors, choix concluant ?

Un homme cruel, c’est le roman-biographique d’un acteur hors-normes, tombé dans l’anonymat par l’une de ces fantaisies que le destin affectionne. Pourtant il y a tant à dire sur Sessue Hayakawa, le fameux  japanese lover disparu depuis près d’un demi-siècle déjà ! Cet oubli incompréhensible, Jacob vient d’y remédier.

Et comme il est aisé de comprendre ce qui a séduit l’écrivain cinéphile dans la vie d’Hayakawa ! Dense, riche, invraisemblable : on la croirait tirée d’un scénario. Jugez plutôt : une carrière militaire avortée, une tentative de suicide, une reconnaissance mondiale, une pléiade de luxe et de maîtresses, une retraite monastique… Sans compter sa passion pour les oiseaux, ses talents de peintre et de traducteur ainsi que sa bonne étoile omniprésente : il échappe de peu à un tremblement de terre, une tentative d’assassinat et un interrogatoire musclé par la gestapo ! En effet, francophile notoire, Sessue fréquente Claudel ou Michel Simon, s’étourdit à Monte-Carlo et intègre la Résistance parisienne face au nazisme… Ce ne sont bien sûr que les fragments d’un portrait aussi complexe que captivant ! Autour de Sessue gravite une galerie de personnages fascinants dans une époque qui ne l’est pas moins. Que dire alors de son épouse dévouée et véritable guide, Tsuru ? Dans une société qui refuse l’émancipation du beau sexe, c’est une actrice brillante, une mère protectrice mais surtout une femme fière et libre ; indifférente aux scandales, elle aura pour amante la linguiste Yoshiko Yuasa.

Remarquablement écrit et documenté, ce roman se savoure comme une flûte de champagne – on l’achève étourdi et grisé. Parmi mes dernières lectures, la palme va, sans conteste, à Un homme cruel de Gilles Jacob.

~ La Galerie des Citations ~

 

Ses lèvres retroussées lui donnent un air énigmatique, c'est la Joconde au masculin. Cette expression, il s'en servira comme d'une marque de fabrique. Ensuite, ce sont ses yeux sombres qui s'expriment.
~ p 46

Mais il n'est pas de taille. Elle a recours à tous les modes de séduction dont un, surtout, qu'il ne serait pas convenable de relater. Quand ils se touchent, qu'ils sont au contact l'un de l'autre, elle se sent à l'abri, certaine qu'il ne peut rien leur arriver. Sessue ne dit rien. L'expression de son visage ne trahit aucune de ses pensées. On dirait qu'il a déjà vécu plusieurs vies. La Sessue's touch est née.
~ p 48

Traduction visuelle : une robe de à incrustations sur une tenue de soirée noire, une cravate blanche sur une chemise de smoking, et le talent d'Alvin Wyckoff, maître de la lumière, chef op attitré de DeMille, qui tamise, baigne, illumine, ombre tout l'ensemble, recréant pour la première fois au cinéma des clairs-obscurs à la Rembrandt.
Sessue a une chance folle, une chance à laquelle il n'aurait jamais osé prétendre, d'être tombé sur Cecil B. Il aurait fort bien pu être mis en scène par un tâcheron et ils auraient frôlé la catastrophe. C. B au contraire, a tout de suite pigé les possibilités de ce jeune homme au regard pénétrant, voire inquiétant parfois, il a senti ce que son visage contenait d'intériorité, et il lui a donné un conseil : Servez-vous de la culture de votre pays pour jouer. Séduire par l'immobilité, vous verrez comme c'est payant.
L'avenir de Sessue tient dans cette maxime. Pour l'heure, il a beaucoup observé, beaucoup réfléchi, et il a décidé de suivre l'avis de C.B., de faire le contraire de ce que pratiquent les acteurs du muet, c'est-à-dire la gesticulation. Il revient à certaines apparences du kabuki ou du nô : le masque.
~ p 57-58

Pas un muscle de son visage, rendu blême par le maquillage, ne tressaille, pas un plissement du front, juste une ébauche de sourire, distillée par des lèvres bien dessinées. Ces yeux-là, ces yeux noirs qui disent tout avec rien, à quoi pensent-ils ? Bien malin qui le sait. Aimables, durs, impitoyables sous l'arc des sourcils fournis, ils fixent sur le ou la partenaire un regard tour à tour courtois, victorieux, comblé.
L'imperturbable Sessue jouit d'être singulier dans monde pluriel. Le montage fera le reste.
~ p 60-61

Sessue, l'inconnu romantique, l'acteur qui fait rêver, le male qui embrase la sexualité féminine sans que le mot soit prononcé. Un journal écrit "Ce comédien venu d'Asie lance son regard  magique sur sa proie et c'est assez pour plonger les hommes dans l'effroi, assez pour que les femmes se sentent happées par une vague de fond dont elles ne peuvent deviner si elle les entrainera très loin pour les déposer, encore toutes pantelantes, ou bon lui semblera".
~ p 64

Les hurlements s'amplifient, deviennent cyclone, tornade, c'est cela, pour un peu on donnerait son nom à un ouragan. L'ouragan Sessue.
~ p 65

Surtout que les Occidentales sont dingues de ce japanese lover. Là où il interprète un Oriental sinistre, elles ne voient que son sourire en fleur de cerisier.
Un jour, sa limousine s'arrête devant un cinéma pour une grande première et soudain le voilà qui fronce le sourcil. Pourquoi donc ? Il y a une flaque d'eau juste au bas de la portière. Aussitôt, une dizaine d'invitées jettent au sol leur étole de vison ou de chinchilla pour éviter qu'il ne mouille ses souliers vernis. Pour ceux qui ont vécu cette époque, l'anecdote fait penser à l'enterrement, quelques années plus tard, de Valentino, et, plus proche de nous, aux folies collectives devant les groupes pop/rock, fourrures en moins.
~ p 78

On sait comment il est, Sessue, quand il dit oui, c'est à sa manière en secouant la tête de gauche à droite.
Lasky insiste donc, il tente le tout pour le tout, et lui propose le rôle de The Sheik assorti d'un cachet mirobolant. Mais non, Sessue veut vraiment créer sa propre compagnie sans plus attendre, d'ailleurs ce que l'autre lui offre est encore un personnage de méchant séducteur de femmes blanches, et ça, il en a soupé... C'est Rudolph Valentino qui l'interprétera, son ami lui offrant sur un plateau, c'est le mot, la notoriété suprême. En une nuit, comme il l'a conquise lui-même.
L'ami deviendra-t-il un rival ? En aucune manière, ils se ressemblent trop. De fait, Valentino aussi a tenté de s'inscrire à une académie militaire, lui aussi a été
refusé pour un problème de santé, lui aussi sera attaqué par la presse pour avoir "féminisé le mâle americain", lui aussi deviendra le séducteur et une star internationale. Et Sessue aura toujours une sympathie affectueuse pour Rudy sans s'inquiéter de ce nouvel astre qui risque d'éclipser sa propre gloire. Il est si sur
de lui-même. D'ailleurs, Rudy mourra de septicémie à trente et un ans, sa brève carrière interrompue au bout de cinq ans de folle vie professionnelle et sentimentale.
Il n'aura donc pas eu à chercher comment survivre a ses premiers succès.
~ p89-90

Etes-vous marié, monsieur Hayakawa ? Je trouve les hommes mariés si attractifs.
~ p125

Il aurait pu la prendre, elle ne demandait que cela, mais quelque chose en lui l'en a empêché. La séduction est une drôle de machine. On arrive à l'extrême bord du point où tout bascule et, pffttt, le désir s'est enfui.
Comme si l'exercice du contrôle de soi l'emportait sur l'abandon.
Curieuse expérience arrivée plus d'une fois à Sessue, l'irrésistible séducteur qui en reste là. Sensation pas désagréable, au final, et laissant, dans son sillage, un parfum de cruauté assumée.
Cruauté pour les deux désirs inassouvis. Mais douceur du souvenir.
~ p 125-126

Reconnaissons-lui l'envie de tout entreprendre, mais pas le talent de tout réussir.
~ p 126

Gagner trop d'argent, c'est perdre la notion de sa valeur.
~ p 130

Il porte le deuil de tous les personnages qu'il n'a pas joués. A vingt ans, il était un débutant timide et ambitieux. Dix ans après, il était devenu l'un des acteurs les plus célèbres au monde. Quinze ans encore, et le voilà transformé en un inconnu qui se prend pour Sessue Hayakawa. Il a eu l'amour, les films, l'argent, la gloire... Bientôt, la chute ?
~ p 144-145

Une angélique perversité sur un corps de déesse.
~ p 150

Tel le dieu Fujin, Sessue est un démon repenti contraint de faire le bien. Tsuru a gagné cette manche. Il l'aide à élever les enfants, mais fidèle à sa vocation, il traduit et porte au théâtre des héros de dramaturges européens qu'il aime d'amour : il est Ruy Blas, Hernani, Jean Valjean, il est Cyrano, il est Athos... Pour un peu il incarnerait les trois mousquetaires à lui tout seul !
Il lit les journaux étrangers, écoute la radio sur ondes courtes partout, c'est la Grande Dépression avec son cortège de dures réalités. Il n'ignore pas que la farandole est finie, que la griserie des années folles s'est évaporée, et qu'il ne reste plus qu'une flaque d'eau tiède dans le seau à champagne.
Les trompettistes de jazz s'époumonent encore sur une note mélancolique tandis que les cheminées d'usine s'arrêtent de cracher leur fumée une à une, sauf celles d'armement, sauf celles de la Ruhr.
~ p 160

Forfaiture plonge doublement Sessue dans la mélancolie. Il compare les deux versions. Il est assez artiste pour sentir que le halo de charme et de sensualité triomphante qui émanait du premier film ne sera pas à l'arrivée. Trop intellectuel, trop français, trop académique. Lui n'a pas le même âge, c'est vrai, son visage d'ange cruel s'est empâté, mais il ne veut pas le reconnaître. Sur le plateau, il n'a pas grand monde à qui parler. Louis Jouve marmonne sentencieusement, mais le regard de Sessue lui fait peur. La première fois qu'ils se sont donné la réplique dans la même scène, Jouvet, le professeur de théâtre, le maître adulé, a dû quitter le plateau, victime de cette prunelle qui le fixe et le prive de ses moyens. Un comble ! Victor Francen reste dans sa loge où il peigne sa barbiche avant chaque prise. Lise Delamare se fait appliquer les touches de maquillage les plus rajeunissantes. Seule Sylvia Bataille, au sommet de son art, ingénue et touchante - elle vient de tourner deux Renoir coup sur coup - est gentille avec lui et l'entoure d'une affection qui n'est pas feinte. D'une compassion qui le touche, en même temps qu'elle l'inquiète.
- A presque cinquante ans, dis-moi qu'on n'est pas fini ?
Elle est ravissante, elle le prend dans ses bras, le garde ainsi front contre front, en lui répétant du ton le plus persuasif qui soit : Tu n'as plus mal tu n'as plus mal tu as plus mal, et finit par le convaincre qu'il se sent mieux. Un Japonais sait affronter la douleur, d'ailleurs il est revenu à l'opium qu'il avait abandonné. Mais les Français sont les Français, lui est l'étranger, c'est ce qu'il éprouve à l'excès de politesse dont on l'entoure, impression que ne font qu'accentuer les grimaces mielleuses de l'acteur Lucas Gridoux, la même année, fameux inspecteur au fez de Pépé le Moko. Il est dans la vie comme à l'écran, Lucas, ou le contraire, si l'on veut.
~ p 171-172

Sessue croît s'être fait un ennemi, comme homme et comme acteur. Un immigrant, lui aussi. Quelqu'un dont il a flairé le mépris à des kilomètres, enfin, c'est ce qu'il s'imagine.
Cet artiste, c'est le grand Erich von Stroheim qui est à l'Autriche des années 1920 ce que Hayakawa est au Japon : un transfuge et un symbole.
Mais, avantage qui se révélera par la suite un inconvénient, Stroheim est d'abord un réalisateur, un créateur complet, mieux un démiurge.
~ p 172-173

- Après la mort d'un artiste, dit-il, il arrive un moment où son oeuvre entre au purgatoire. Ensuite ou bien elle sombre dans l'oubli, ou quelqu'un concourt à sa résurrection et finit par l'arracher au néant.
- Il y a quelque chose de divin dans la trajectoire d'un ouvrage artistique.
~ p 216

Moi, dit Sessue, je considère que je ne suis personne. Je suis au purgatoire de mon vivant. Je sais déjà que je n'existe pas.
~ p 216

Il aurait voulu aller plus loin. Il l'espérait ardemment. Mais comment lutter contre Lui. La chasteté d'Alice rend leur amour impossible. L'idée de se séparer d'elle est un tourment. Elle est douceur, elle est bonté, il aime sa réserve dans son frémissement même, il vénère cette coloration tragique qui parfois voile son regard, il chérit le trésor de son partage spirituel, mais quand il veut passer au mode charnel, elle s'en tient à cet autre domaine qui voit s'épanouir leur union dans un accomplissement mystique. Ne pouvant être son paradis, elle sera sa croix.
~ p 219

Le désir de renouer avec la gloire ce « deuil éclatant du bonheur selon la phrase de Madame de Staël, tourne à nouveau dans sa cervelle.
Certes, cet accomplissement, Sessue l'a atteint, du moins ce qu'il représente pour lui. Il a savouré le succès, ce succès qui, autrefois, l'emplissait d'un sentiment qu'il n'aurait su décrire, un sentiment de triomphe muet, sauvage, gigantesque, et qu'il veut connaître encore une fois. L'amour s'est éloigné, et l'esprit religieux avec lui, alors il va tout faire pour retrouver le goût, le parfum, la saveur de l'année de The Cheat, l'année 1915, ainsi que tout ce qui en a découlé. Il n'est pas question qu'il se présente devant les siens sans s'en prévaloir à nouveau. Question d'honneur. D'honneur samouraï. Or nous en sommes loin.
~ p 226

Alice essaie de cacher sa déception. Elle se sent emportée dans un puits profond, sans rien pour la retenir. Elle continue de sombrer, sensation à laquelle elle n'est pas préparée. Il y a deux choses que je redoutais plus que tout, se dit-elle en se rendant à la chapelle : tomber amoureuse de M. Hayakawa et douter de ma foi, et les deux choses viennent de se produire ensemble. Évidemment, je ne le lui ai pas laissé voir et je me suis efforcée de lui faire bonne figure. Mais le problème reste entier. Est-ce qu'on peut vivre sans amour ? Est-ce qu'on peut aimer à la fois Jésus et un pauvre pécheur ? Et peut-on vivre sans l'autre ? Ce n'est pas vrai de dire que je me dévoue pour sauver une âme et que, pour arriver à le remettre dans le droit chemin, tous les moyens soient y compris celui péché. Ce serait trop simple.
~ p 229-230

Et encore une chose qui l'angoisse : le savoir soudain reparti pour le Japon, maintenant que la guerre est terminée. Pire encore, qu'il ne revienne jamais plus, et qu'à part cet effluve musqué qui flottait sur son passage, tout se passe comme s'il n'avait existé que dans son imagination à elle. Ce voile qui coiffe sa tête, lui serre le front, lui fait mal : faut-il y voir un présage ? Elle ne peut pas savoir qu'il l'a cherchée partout. " Moi qui croyais que je parviendrais à mener de front une passion inavouable et un réconfort dans la foi, je suis plus perturbée que je ne l'ai jamais été, au point de me poser la question essentielle : le désordre envahissant qu'a introduit, dans ma vie toute tracée, la rencontre avec cet homme, est-ce le chemin du bonheur ? Ou celui de la damnation ? Moi qui ai toujours exercé un contrôle total sur mes émotions, me voilà comme une jeune fille se préparant pour son premier bal, sauf que cette fois le danseur s'est volatilisé et que l'orchestre ne joue plus. "
~ p 230

Mélangeant l'imaginaire et le réel, prenant l'oiseau pour un être humain voire une divinité, Sessue ne peut l'enterrer ni faire son deuil. Il se met en position de méditation assise puis se confond avec la nature. Il est l'arbre, il est le ciel, il est l'oiseau. Il sent physiquement des ailes lui pousser, il en bat timidement, puis dans un élan de croyance absolue, il s'élève de plus en plus haut vers les cimes, les nuages, il vole.
~ p 261

Des mois s'étaient écoulés, et ils avaient pris conscience que leur histoire était derrière eux à présent, coulée dans le marbre une fois pour toutes.
Il y aurait désormais une vie ancienne et une vie nouvelle, inséparable de toutes les vies passées. Quelque chose leur échappait. Comme si venait de commencer l'inévitable ralentissement naturel qui allait conduire à l'arrêt définitif. Comme s'il ne restait que quelques heures pour figer l'ensemble dans la nuit des temps.
~ p 278

Il pleurait sur elle, il pleurait sur lui, qui allait finir sa vie seul. L'égoïsme est la vraie nature de l'homme - que dire de l'artiste ? alors que la femme cultive le don de soi.
~ p 282

Ce qui, auparavant, se fixait à la lisière d'un futur indéterminé, semblait soudain étonnamment proche.
~ p 282

Gilles Jacob : Un homme cruel aux Éditions Grasset. 320 pages. 20 €

 

Article paru dans le Pays Briard le 06.06.2017

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