• Chloé

L’avis des libraires - 175ème Chronique : Le cafard

L’avis des libraires - 175ème Chronique

Le cafard de Ian McEwan :

Délire politico-kafkaïen

Suite à une machination de cancrelats révolutionnaires, Jim Sams, un cafard "intelligent mais sans génie", se retrouve dans le corps du Premier ministre. C'est le début d'un grand bouleversement - peu glorieux - au sein du gouvernement britannique...


De tous les artistes qui se sont opposés au Brexit, l'un d'eux compte parmi les plumes les plus ciselées, percutantes et brillantes de notre époque : ce romancier, c'est Ian McEwan. McEwan qui, face à une décision gouvernementale qui l'horrifie et l'ulcère, a expié son blues rageur dans une novella incisive au titre évocateur - Le cafard.

Pour condamner une décision aberrante bien réelle, l'auteur a choisi de répondre par un texte tout aussi absurde : entendez donc qu'une bande de cancrelats fomente un coup d'état pour s'emparer des têtes pensantes du Royaume-Uni ! Une parade ô combien déroutante et radicale visant à explorer le comportement des dirigeants par le prisme du fantastique satirique...

Il y a bien sûr la symbolique : la blatte est un animal nuisible à la sinistre réputation, œuvrant en colonie, attiré par les ténèbres, qui s'infiltre partout, se reproduit à toute vitesse, se révèle difficile à enrayer et profite d'une capacité d'adaptation hors-normes... L'allégorie est donc frappante, traduisant à la perfection le regard que pose l'écrivain sur la politique anglaise. Le clin d’œil à Kafka, qui évoquait lui aussi la métamorphose d'un humain en cafard quoique d'une façon tout à fait différente, est également probant. Une fois n'est pas coutume, le choix est d'autant plus savoureux en français, où le cafard désigne à la fois cette bestiole peu sympathique et l'accès de mélancolie - un spleen similaire à celui ressenti par McEwan face au Brexit.

Dès les premières lignes, le ton est posé : Les noms et les personnages sont le produit de l'imagination de l'auteur, et toute ressemblance avec des cafards, vivants ou morts, est une pure coïncidence.

L'idée promettait beaucoup et le résultat se montre à la hauteur de l'attente. Ici, la fable satirique se mêle au pamphlet politique, sans langue de bois, sans détour ; le tout est remarquablement bien écrit, exécuté d'une main de maître. McEwan témoigne d'une maîtrise redoutable qui, couplée à la justesse de ses mots et la finesse de son humour, est la plus retorse des diatribes.

En moins de 200 pages, le romancier traite de sujets ô combien d'actualités : manipulation des masses, corruption des médias, pressions internes, détournements de drames personnels à des fins politiques, tribunaux expéditifs érigés par les réseaux sociaux, crédulité du peuple, ras-le-bol généralisé des électeurs qui tendent vers les extrêmes, ambition démesurée des politiciens, bêtise crasse des gouvernements, xénophobie exacerbée par les forces dirigeantes, manifestations qui tournent à la violence, réappropriation d'un mouvement à des fins fallacieuses... Rien n'échappe à la narration au scalpel du trublion du Hampshire ! Lorsqu'il s'agit de disséquer la politique de son pays - et des autres - , McEwan excelle. En ce sens, les quelques apparitions fugaces de Tupper, vision à peine caricaturale d'un certain Président étasunien, sont hilarantes de justesse.

Outre la lucidité et la critique pertinente, on retrouve par à coups l'humour noir véhiculé par l'un de ses précédents romans, Dans une coque de noix. De ce cyanure littéraire découlent dialogues piquants, jeux de mots caustiques, comique de situations, fausse candeur teintée d'ironie... Si la forme est badine, si les traits d'esprit sont omniprésents, le fond s'avère grave, pessimiste et sagace - il trouve une résonance particulière dans l'esprit du lecteur, en parfait écho à la crise actuelle. Cette novella, à n'en pas douter, nous laisse sur une note d'amertume. Elle donne surtout matière à réflexion.

Le cafard est léger, savoureux et corrosif comme une part de Victoria Sponge cake relevée à l'arsenic. Pas certain qu'au 10 Downing Street on digère bien cette pâtisserie...

~ La Galerie des Citations ~


« [… il] s'étonna qu'il soit possible de ressentir tant de joie et de haine en même temps. Un cœur humain comme celui qu'il possédait était une chose merveilleuse. » ~ p 78


« En l'espace d'un instant, une tragédie avait engendré une crise diplomatique. » ~ p 89-90


« Dans ces moments de stratégie, il se sentait pleinement lui-même, jouissant de la politique à l'état pur, c'est-à-dire de la volonté d'arriver à ses fins par tous les moyens. » ~ p 113


« Rien n'est plus libérateur qu'une suite de mensonges bien ficelés. Voilà donc pourquoi on devenait écrivain... » ~ p 114


« Comment une nation pouvait-elle s'infliger cela à elle-même ? C'était tragique et risible à la fois. Les Grecs avaient sûrement un mot pour cela, pour le fait d'agir contre ses propres intérêts, non ? Oui, ils en avaient un. Akrasia. Parfait. Le mot commença à circuler. » ~ p 129

Le cafard de Ian McEwan, paru aux Éditions Gallimard. 153 pages. 16 €


Article paru en version écourtée dans le Pays Briard le 23.06.2020