• ChloĂ©

Cin’express : Janvier 2020

đŸŽ„ Cin’express : đŸŽ„

Janvier 2020

🎬 Underwater : 2/5

AprĂšs deux ans d’errance, le dernier long-mĂ©trage de William Eubank a enfin gagnĂ© nos Ă©crans. En soi, le postulat Ă©tait suffisamment intriguant pour attirer l’attention – Kristen Stewart et Vincent Cassel au casting, une station sous-marine menacĂ©e par une espĂšce extĂ©rieure inconnue et un message Ă©cologiste plutĂŽt sympathique sur les dangers Ă  s’approprier les ressources terrestres sans tenir compte des consĂ©quences


DĂšs les premiĂšres images, les rĂ©fĂ©rences sautent aux yeux : la rĂ©alisation s’inspire clairement de Gravity, le mystĂšre des fosses marines se veut anxiogĂšne Ă  la maniĂšre d’Abyss et le concept d’une crĂ©ature menaçante rodant autour d’un groupe de survivants prisonniers d’un espace restreint, portĂ© par une hĂ©roĂŻne forte, se pose en descendant de la saga Alien.

ProblĂšme ? Underwater n’atteint jamais ses rĂ©fĂ©rences et Eubank n’a ni le talent ni l’efficacitĂ© d’un Alfonso CuarĂłn, James Cameron ou Ridley Scott. Pour preuve le gĂ©nĂ©rique qui se veut mystĂ©rieux mais semble affreusement kitsch, instaurant des faits que l’on aurait largement prĂ©fĂ©rĂ© dĂ©couvrir plus tard dans le film.

DĂšs lors, Cassel et Stewart ont beau faire de leur mieux – ils sont d’ailleurs les seuls acteurs Ă  Ă©chapper au naufrage et Ă  insuffler Ă  leurs archĂ©types un soupçon de profondeur – l’ensemble coule Ă  pic. Ce thriller SF, supposĂ© jouer sur la claustrophobie, la peur de la noyade et la crainte primaire de l’inconnu, est en fait un bĂȘte film de survie tout juste bon Ă  revendiquer une diffusion tĂ©lé  On pourrait apprĂ©cier cette sĂ©rie B si l’ensemble ne se prenait pas terriblement au sĂ©rieux.

Souvent illisibles, inondĂ©es par des effets spĂ©ciaux Ă  la qualitĂ© alĂ©atoire, plantĂ©es par des personnages insignifiants et fades (la palme pour le couple formĂ© par John Gallagher Jr./Jessica Henwick), ridiculisĂ©es par des dialogues mĂ©diocres pseudo-Ă©colos racoleurs, ces 95 minutes semblent effroyablement longuettes. En bref, on baille plus que l’on angoisse.

Restent une idĂ©e de base intĂ©ressante, la bande-originale signĂ©e Marco Beltrami, le duo attachant Stewart/Cassel et une trĂšs belle scĂšne d’introduction au personnage central de Norah, qui, dĂšs les premiĂšres minutes, Ă©chappe Ă  la destruction implacable de sa station.

Pour le reste, on se contentera de dire que la plongĂ©e sous pression n’est ni distrayante, ni impressionnante. Le XĂ©nomorphe peut continuer Ă  hanter tranquillement l’espace : Aliens reste indĂ©trĂŽnable.

🎬 Les filles du Docteur March : 3,5/5

Chef-d’Ɠuvre fĂ©ministe et avant-gardiste (du moins le premier tome), le diptyque de Louisa May Alcott ne pouvait trouver qu’un raisonnement tout particulier Ă  l’ùre #metoo. On pouvait dĂšs lors attendre beaucoup d’une nouvelle adaptation, Ă  fortiori lorsque cette derniĂšre est signĂ©e par Greta Gerwig, rĂ©alisatrice du sympathique Lady Bird, et qu’elle rĂ©unit un panel d’acteurs absolument Ă©blouissant : la distribution fĂ©minine est Ă©patante (son Ă©gĂ©rie Saoirse Ronan, Emma Watson, Eliza Scanlen, Florence Pugh, Laura Dern ou encore Meryl Streep) et les rĂŽles masculins ne sont pas en reste puisqu’ils reviennent Ă  TimothĂ©e Chalamet, James Norton et Louis Garrel. Beaucoup de rĂȘves donc Ă  l’annonce du projet et une envie folle de voir ce classique remit au goĂ»t du jour.

Sur bien des points, cette nouvelle adaptation s’en tire plus qu’honorablement. Les acteurs, comme on pouvait s’en douter, semblent trĂšs investis dans leurs rĂŽles. Il faut toutefois reconnaĂźtre que Saoirse Ronan est la vĂ©ritable flamme du long-mĂ©trage : elle confĂšre Ă  Jo sa nature sauvage, impĂ©tueuse et piquante avec un naturel dĂ©sarmant. Elle est saisissante lorsqu’elle Ă©voque la fiertĂ© du personnage, touchante Ă  l’extrĂȘme lorsqu’elle s’interroge et se remet en question, aidĂ©e en cela par des tirades remarquablement bien Ă©crites.

On peut aussi remercier Gerwig d’avoir beaucoup amĂ©liorĂ© le personnage de Friedrich Bhaer, autrement plus agrĂ©able, en l’éloignant de l’insupportable professeur paternaliste de l’ouvrage – le charisme de Garrel permet sans nul doute d’ajouter un charme maladroit Ă  un protagoniste qui en Ă©tait Ă  l’origine singuliĂšrement dĂ©pourvu
 Ce changement s’accompagne Ă©galement d’un dĂ©nouement quelque peu diffĂ©rent mais on ne peut plus satisfaisant, davantage liĂ© Ă  ce que l’auteure souhaitait originellement pour ses hĂ©roĂŻnes, sans trahir les thĂšmes d’émancipation du film ou l’esprit du roman.

Ce qui frappe surtout au visionnage du long-mĂ©trage, c’est sa beautĂ©. Gerwig n’a pas son pareil pour capter la grĂące adulescente de ses jeunes protagonistes, qu’il s’agisse de son quatuor fĂ©minin central ou de Chalamet, impeccable, comme on peut s’en douter. Le comĂ©dien incarne un Laurie passionnĂ©, opposĂ© Ă  toutes formes de contraintes, sauvage et retors, parfait Ă©gal de Jo. Le duo vĂ©hicule une alchimie palpable, une complicitĂ© qui Ă©rige chacun de ses passages Ă  l’écran en rĂ©ussite.

La rĂ©alisatrice multiplie par ailleurs les plans emblĂ©matiques et inspirĂ©s, jusqu’à s’approprier la puissance Ă©vocatrice d’une toile romantique, d’une peinture en mouvement – on pense notamment Ă  la scĂšne oĂč Jo Ă©treint Beth sur la plage, alors qu’autour d’elles voltige le sable balayĂ© par les bourrasques, les deux sƓurs Ă©tant au centre du cadre contre vent et marĂ©e. Ajoutons Ă  cela les somptueuses demeures, la grandeur des paysages du Massachusetts, la minutie des costumes de Jacqueline Durran
 Il n’en faut pas plus pour que l’immersion dans cette AmĂ©rique des annĂ©es 1860 soit totale.

HĂ©las, malgrĂ© toutes ces qualitĂ©s, l’adaptation de 2019 pĂątit de certains choix globalement peu judicieux. Garder les quatre mĂȘmes actrices pour incarner les personnages au fil des ans s’avĂšre au final fastidieux. Si elles excellent en adultes, Pugh et Scanlen ne sont pas trĂšs convaincantes lorsqu’elles campent des fillettes. De fait, la diffĂ©rence d’ñge entre Ronan et Pugh, quasi inexistante, rend le stratagĂšme des plus Ă©tranges.

Comme c’était le cas dans Lady Bird, la rĂ©alisatrice a une fĂącheuse tendance Ă  rendre ses protagonistes agaçants... Il faut dĂšs lors tout le talent de ses interprĂštes pour contrebalancer ce dĂ©faut – rĂ©sultat : leur jeu s’avĂšre parfois alĂ©atoire, la direction des acteurs laissant Ă  dĂ©sirer. La palme revient Ă  Amy qui atteint des sommets de petite peste tĂȘte Ă  claques, Pugh ne parvenant guĂšre Ă  ĂŽter Ă  ce personnage, dĂ©jĂ  difficile, son cĂŽtĂ© antipathique. La benjamine est ici dĂ©testable, du dĂ©but Ă  la fin. Comble de l’ironie pour un scĂ©nario ouvertement fĂ©ministe, elle n’est touchante qu’à travers un homme, comme lors de cette scĂšne oĂč elle converse avec Laurie sur sa souffrance de se voir comparer Ă  Jo ou qu'elle narre sa difficultĂ© Ă  briller dans son domaine de prĂ©dilection, la peinture.

Hormis Jo, les sƓurs March Ă©taient nettement plus sympathiques dans la version signĂ©e Gillian Armstrong oĂč elles Ă©taient alors incarnĂ©es par Winona Ryder, Claire Danes, Trini Alvarado et Kirsten Dunst/Samantha Mathis.

Au passage, je vous incite

fortement Ă  voir la version de 1994.

Enfin, l’idĂ©e de dĂ©jouer la chronologie en construisant le rĂ©cit sur deux temporalitĂ©s (l'enfance et l'Ăąge adulte) s’apparente plus Ă  de l’esbrouffe tape Ă  l’Ɠil qu’à une vĂ©ritable volontĂ© artistique.

Si elle est trĂšs inspirĂ©e lorsqu’il s’agit d’évoquer les injustices sociĂ©tales, les doutes adolescents, le fĂ©minisme ou les problĂšmes du quotidien, Gerwig est nettement moins Ă  l’aise au niveau des histoires d’amour, ici rĂ©duites Ă  de simples bluettes destinĂ©es Ă  pimenter un scĂ©nario qui cĂšde souvent au mĂ©lodrame. MĂ©lo oui, et c’est bien dommage d’avoir accordĂ© tant d’importance au pathos dans cette relecture : les moments d’émotion apparaissent souvent forcĂ©s et, en toute honnĂȘtetĂ©, il faut avouer que l’alĂ©gresse surlignĂ©e des dĂ©buts ne semblait pas nĂ©cessairement plus naturelle, juste plus supportable.

En dĂ©finitive, la revisite de ce classique, modernisĂ©e sans trahison, parfois touchante et mĂ©lancolique, souvent dĂ©cevante et irritante, doit beaucoup Ă  Saoirse Ronan. Pas de quoi crier Ă  l’outrage, ni au chef-d’Ɠuvre : Les filles du Docteur March est un film tiĂšde, loin du feu de son apprentie romanciĂšre.

🎬 1917 : 3,5/5

AnnoncĂ© comme le film Ă©vĂ©nement de ce dĂ©but d'annĂ©e, 1917 a intriguĂ© plus d'un cinĂ©phile par sa prouesse technique : celle de se prĂ©senter comme un unique plan-sĂ©quence de 2 heures. Prouesse relevĂ©e par Sam MendĂšs et qui, il faut bien l'avouer, rend le long-mĂ©trage Ă©tourdissant. L'immersion est totale aux cĂŽtĂ©s de ce duo Ă©tonnant de candeur et de courage, envoyĂ© porter Ă  leurs alliĂ©s un message de l'autre cĂŽtĂ© du front et empĂȘcher 1 600 soldats britanniques de tomber dans un traquenard...

Blake et Shofield, magistralement incarnés par Dean-Charles Chapman (Music of My Life) et George MacKay (Le secret des Marrowbone), offre un tandem des plus touchants : leur amitié est évidente, tout comme leur nature complémentaire et le tandem fonctionne à merveille. L'implication du spectateur pour eux est d'autant plus grande que le frÚre de Blake se trouve parmi la division menacée. Ainsi, leur mission, si elle vise à sauver le plus grand nombre, est tout aussi personnelle.

Si on retient tout naturellement les performances de MacKay et Chapman, on prend plaisir Ă  retrouver des personnages secondaires de premier ordre, incarnĂ©s par Mark Strong, Richard Madden, Andrew Scott, Colin Firth ou Benedict Cumberbatch. Tous ont un temps trĂšs limitĂ© Ă  l'Ă©cran mais sont suffisamment marquants pour ĂȘtre mĂ©morables.

Ces deux heures de course-poursuite avec la Mort sont de plus marquées par quelques scÚnes à la beauté visuelle époustouflante - on retiendra le champ de cerisiers en fleurs ou le village en feu d'Ecoust, ce dernier constituant d'ailleurs l'apogée émotionnelle du long-métrage et apporte un semblant d'humanité au tout.

HumanitĂ© dont le film a du reste bien besoin... Car c'est lĂ  son principal problĂšme : ĂȘtre une superbe dĂ©monstration du savoir-faire de MendĂšs, transcender ses acteurs, Ɠuvrer sur le minimalisme de son postulat, tout cela pour s'enliser dans la mise en scĂšne racoleuse ! Le long-mĂ©trage pĂȘche rĂ©guliĂšrement par la diabolisation outranciĂšre des soldats allemands, ses scĂšnes inutilement glauques, ses images sordides soulignĂ©es de façon tape-Ă -l’Ɠil... Il y a tellement de rats et de macchabĂ©es en dĂ©composition Ă  l'image que leur impact en est grandement diminuĂ© ! Tout cela ne serait bien sĂ»r pas si grave si ces passages n'Ă©taient pas filmĂ©s avec complaisance par le rĂ©alisateur. On pense ici plus Ă  un stratagĂšme vain et gratuit pour renforcer les propos qu'Ă  une rĂ©elle volontĂ© artistique. MendĂšs insiste lourdement sur l'horreur des combats mais, dans une pareille dĂ©monstration de style, le tout tombe Ă  plat. Ajoutons Ă  cela une proportion au tire-larme, une musique grandiloquente et des plans Ă©piques beaucoup trop hollywoodiens pour son sujet... Il n'en fallait pas plus pour que le long-mĂ©trage perde en subtilitĂ© et en sentiments, laissant les histoires (la grande vĂ©cue en 14-18 Ă  l'Ă©chelle mondiale et la petite subie Ă  l'Ă©chelle humaine par les personnages) au second plan derriĂšre son feu d'artifice technique.

A défaut d'un chef-d'oeuvre, on tient un éniÚme film de guerre efficace, une figure de style qui perd peu à peu son ùme au fil de péripéties pourtant captivantes. George MacKay et Dean-Charles Chapman en sortent en revanche grandis, démontrant, une fois encore, l'étendue de leur talent.

🎬 L'adieu : 3/5

Sélectionné aux Oscars dans plusieurs catégories, L'adieu est arrivé dans nos salles sans trop de bruit, noyé dans les blockbusters de ce début d'année. Pourtant, il mérite que l'on s'y attarde.

En effet, le film de Lulu Wang se distingue par son extrĂȘme dĂ©licatesse, sa mise en scĂšne Ă©purĂ©e et son absence totale de tire-larmes. C'est parfois drĂŽle, souvent sensible, toujours pertinent, offrant la vĂ©ritable introspection d'une famille en crise mais unie, dans toute sa complexitĂ©, ses petites mesquineries et son amour indĂ©fectible.

Plus qu'une chronique de vie, c'est avant tout une fine analyse du déracinement, du choc des cultures - les personnages, émigrés aux Etats-Unis ou au Japon, reviennent dans leur Chine natale en apprenant que la matriarche Nai Nai est condamnée par un cancer, un état en sursis que, selon la coutume, la principale intéressée ignore. DÚs lors, les mentalités s'opposent sur la question à commencer par l'héroïne Billi, laquelle peine clairement à trouver sa place, qu'importe le continent.

PlutĂŽt que de dĂ©crier bĂȘtement un mode de vie ou l'autre, la rĂ©alisatrice-scĂ©nariste s'attarde davantage Ă  dresser les avantages et les inconvĂ©nients de chacun, tout en soulignant les similitudes - ainsi, New-York et Changchun sont filmĂ©es de la mĂȘme façon, dĂ©primantes et cernĂ©es de building, trĂšs peu colorĂ©es. Pas de jugement mais la volontĂ© de comprendre.

Dans le rÎle principal, on retrouve Awkwafina. Cette derniÚre, qui s'était jusqu'alors illustrée dans des films au mieux sympathiques (Jumanji 2) au pire médiocres (Ocean's 8 ou Crazy Rich Asians) dévoile enfin tout son potentiel d'actrice ! Dans le rÎle de Billi, une aspirante auteure américano-chinoise partagée entre ses deux cultures, elle excelle : subtile, radieuse, tourmentée, touchante... La comédienne offre une superbe prestation, mettant en exergue toute sa palette de jeu.

On soulignera aussi les prestations impeccables de tout le casting, dont Zhao Shuzhen (la fameuse Nai Nai) qui propose un duo plus que convaincant avec Awkwafina ; et Diana Lin qui, en mÚre de famille rude et pro-américaine, donne corps à cette femme d'acier d'une maniÚre époustouflante.

Restent quelques longueurs et une difficulté à tirer profit du potentiel émotionnel de l'intrigue. L'adieu est un film éminemment personnel qui laisse de temps à autre le public sur le cÎté, sans que l'on ne puisse lui reprocher sa pudeur et sa tendresse.

🎬 Jojo Rabbit : 4,5/5

Le petit miracle des Oscars, à n'en pas douter, c'est lui ! Il y avait fort longtemps qu'on n'avait pas eu en lice un film aussi barré, attachant et grandiose... Un OVNI débarqué sous forme de boulet de canon sans que l'on ne s'y soit vraiment attendu.

AprĂšs avoir dĂ©sacralisĂ© le super-hĂ©ros Thor dans Ragnarok, le trublion Taika Waititi revient en force avec ce film dĂ©diĂ© aux jeunesses hitlĂ©riennes, vues par le prisme d'un garçonnet mal dans sa peau et pĂ©tri d'incertitudes : Johannes (la rĂ©vĂ©lation Roman Griffin Davis). Un petit bonhomme candide qui voit dans le rĂ©gime nazi une planche de salut, l'occasion inespĂ©rĂ©e d'intĂ©grer un groupe et de prouver sa valeur... Et, en but ultime, d'obtenir les grĂąces du FĂŒhrer, ce despote pour lequel il nourrit une admiration aveugle, allant jusqu'Ă  donner Ă  son ami imaginaire l'apparence d'Hitler.

Hitler tel qu'il pourrait ĂȘtre vu par un enfant de l'Ă©poque : bouffon, un peu comique, agitĂ© en permanence, avec une moustache ridicule et des yeux bleus - description physique biaisĂ©e parfaitement revendiquĂ©e sur ce dernier point... Bref, inoffensif et inspirant. Il incarne pour Jojo le pĂšre de substitution, rassurant, soutien indĂ©fectible. IncarnĂ© par Taika Waititi en personne, ce triste clown rĂ©ussit l'exploit Ă  ĂȘtre franchement comique, tout en gardant une aura inquiĂ©tante.

Pour un sujet si dĂ©licat, le traitement surprend. La forme est dĂ©lirante, dĂ©licieusement outrageuse et singuliĂšrement osĂ©e, bien loin des mĂ©lodrames habituels sur le sujet... Elle dĂ©zingue tous les clichĂ©s du genre et c'est peu dire ! En opposition aux blockbusters larmoyants habituels, le long-mĂ©trage s'attarde sur les drames subis par Jojo sans complaisance, ni pathos. La violence est sous-entendue mais jamais abordĂ©e frontalement. MĂȘme sans tomber dans le sensationnalisme, Waititi parvient Ă  susciter l'Ă©motion. La preuve ultime qu'il ne suffit pas de filmer des cadavres et des blessures bĂ©antes pour provoquer l'empathie vis-Ă -vis des personnages, fussent-ils en temps de guerre.

Exit aussi les images ternes, grises et rĂ©alistes. Le film arbore des teintes vives, rendant grĂące Ă  la naĂŻvetĂ© de ses jeunes protagonistes. Tout est trĂšs colorĂ©, dĂ©gageant une beautĂ© visuelle certaine, un peu kitsch mais merveilleuse, renforçant ses similitudes avec une fable. Au milieu de tout cela, les costumes sont remarquables - la garde-robe de Scarlett Johansson, divine, tape dans l’Ɠil Ă  coup sĂ»r.

Le réalisateur ne met aucun frein à ses envies, multiplie les références, joue souvent sur l'anachronisme, parodie les ralentis épiques... Des choix qui se reflÚtent jusque dans sa bande-originale, laquelle emploie ironiquement I Want to Hold Your Hand des Beatles en prélude puis, en guise de divine conclusion, Heroes de Bowie. Le coup de génie est aussi d'avoir utilisé les versions allemandes de ces morceaux phares. Le tout confÚre à sa trame un rythme étourdissant, dépourvu de la moindre longueur.

Si la forme est des plus appréciables, l'écriture n'est pas en reste. On retient les dialogues mordants à souhait, le ton volontiers caustique - les répliques font mouche, l'ironie de certains discours est palpable, notamment lorsqu'ils sont débités avec beaucoup de conviction par Sam Rockwell ou Scarlett Johansson. Les joutes verbales entre Jojo et Elsa (la jeune fille juive protégée par la mÚre du jeune héros) ne manquent pas de piquant et sont remarquablement interprétées par les jeunes acteurs.

Bien que souvent drÎle, Jojo Rabbit n'oublie jamais l'émotion. Profondément sincÚre, il la laisse jaillir au moment les plus inattendus et rappelle, le temps d'un battement d'aile de papillon, que l'horreur n'ait jamais loin. Car oui, derriÚre la comédie noire, il y a aussi les thématiques fortes, les messages engagés.

Il Ă©voque, avec beaucoup de pudeur et de tendresse, l'Ă©volution d'un enfant, son parcours initiatique, sa remise en cause du systĂšme, ses premiers Ă©mois, son acceptation des responsabilitĂ©s... Jojo grandit et Taika Waititi filme Ă  merveille cette enfance minĂ©e par l'endoctrinement et ravivĂ©e par l'espoir. C'est bien de cela qu'il est question au fond : d'espoir, de libertĂ©, de justice et d'amour, sous toutes ses formes. Les grands sentiments ne sont jamais prĂ©textes Ă  rire, de mĂȘme que les Ă©vĂ©nements funestes qui jalonnent le long-mĂ©trage. Les moments de tension sont Ă©galement exĂ©cutĂ©s avec maestria et ne sont jamais dĂ©dramatisĂ©s par l'humour ou le ridicule - l'angoisse est exacerbĂ©e, le danger est palpable. La satire est sĂ©rieuse quand il le faut, le terme de tragicomĂ©die prend alors tout son sens.

Si le scĂ©nario est essentiellement narrĂ© par le prisme des enfants (Jojo ou en de plus rares occasions Elsa), les adultes sont tous trĂšs sympathiques et marquants. Rockwell et Johansson en premiĂšre ligne, Ă©videment - l'un en officier nazi dĂ©calĂ© engagĂ© mais pas trop, l'autre en mĂšre courage, souvent sur le fil, cherchant Ă  faire de son mieux en permanence pour son fils et ses propres idĂ©aux. Alfie Allen, quasiment muet, fait des miracles avec ses mimiques, secondant avec un plaisir Ă©vident les pitreries de Rockwell. Enfin, Rebel Wilson trouve l'occasion rĂȘvĂ©e d'en faire des tonnes puisque son sur-jeu constant a cette fois un but bien prĂ©cis : dĂ©crĂ©dibiliser ces "frĂ€uleins" extrĂ©mistes dĂ©vouĂ©es au parti - et ça marche !

Mais ce sont évidement les jeunes interprÚtes Roman Griffin Davis et Thomasin McKenzie qui sont le plus mémorables, Waititi n'hésitant jamais à leur laisser le devant de l'affiche. Pour les seconder, on remarquera Archie Yates en Yorki, meilleur ami de Jojo, qui campe un comic-relief des plus touchants.

Plus intelligent et sensible qu'il n'y paraĂźt au premier abord, Jojo Rabbit est un conte initiatique fort, magnifiquement rĂ©alisĂ© et interprĂ©tĂ©. Entre Wes Anderson et Quentin Tarantino,​ Taika Waititi fait des merveilles. Sa satire, tendre et bouleversante Ă  la fois, nimbĂ©e d'une lĂ©gĂšre poĂ©sie, se distingue par son ton politiquement incorrect pourtant dĂ©pourvu de mauvais goĂ»t. SincĂšrement humaniste et jubilatoire, ce pamphlet anti-haine vu par les enfants touche sa cible Ă  coup sĂ»r.

Du grand art pour un trùs grand film et le premier coup de cƓur de 2020.

🎬 Scandale : 3/5

La derniĂšre dĂ©cennie aura sans conteste Ă©tĂ© marquĂ©e par l’ùre #metoo et 2020 semble suivre le mĂȘme chemin de revendications fĂ©minines. Les femmes n'occupent dĂ©sormais plus la seconde place, elles exigent haut et fort l’abolissement du patriarcat et du sexisme. Les langues se dĂ©lient et elles parlent, enfin. Ou plutĂŽt elles dĂ©noncent, elles refusent de se taire, d’avoir peur. Leurs voix ont de quoi Ă©branler les empires et les despotes qui, autrefois, siĂ©geaient sans crainte. Elles changent, portĂ©es par la volontĂ© de garder la tĂȘte haute, de s’affirmer face aux abus qu’elles subissent. Un tour de force qui a impactĂ© le paysage culturel de ces derniĂšres annĂ©es. Et Hollywood doit composer avec ce changement de mƓurs. Quitte Ă  se remĂ©morer des heures bien sombres du petit Ă©cran...

Parmi ces Ă©vĂ©nements, la chute de Roger Ailes pour harcĂšlement sexuel dont a Ă©tĂ© tirĂ© le long-mĂ©trage Scandale. Le film revient sur l’opposition entre le fondateur de la chaĂźne Fox News et ses anciennes victimes. Trois femmes (Gretchen Carlson, Megyn Kelly et le personnage fictif de Kayla), puis bien d’autres, vont tenter de briser la loi du silence et dĂ©noncer l'attitude inappropriĂ©e qui rĂšgne au cƓur des bureaux. Des bureaux oĂč une fellation peut aboutir Ă  un poste en or et un refus Ă  un renvoi pur et simple, sans que le tortionnaire ne soit inquiĂ©tĂ© le moins du monde. Chez Fox, on porte des jupes courtes pour booster l’audience, on se maquille par obligation et non par envie, on essuie les humiliations avec le sourire
 Jusqu’au jour oĂč l’une d’entre elles s’érige face au tyran, entraĂźnant dans son sillage de nouvelles alliĂ©es, toujours plus nombreuses.

Le message est fort, puissant et il mĂ©rite d’ĂȘtre entendu. Avec virulence, le scĂ©nariste Charles Randolph relate les faits et signe une trame rĂ©solument fĂ©ministe et engagĂ©e. Son cheval de bataille, ce n’est pas tant de dĂ©noncer ces hommes abjects (de toute façon si cantonnĂ©s dans leurs privilĂšges qu’ils ne saisissent pas la destruction psychologique qu’ils infligent) mais bel et bien de rappeler l’importance de parler, d’agir, de tĂ©moigner. De ne plus laisser faire – qu’on soit directement concernĂ©(e)s ou simples tĂ©moins. Il donne la parole aux femmes sans jamais les limiter Ă  leur rĂŽle de victimes, sans les idĂ©aliser non plus.

Car les hĂ©roĂŻnes de Scandale sont loin d’ĂȘtre parfaites. MĂȘme sans s’attarder sur le fait qu’elles travaillent pour une chaĂźne conservatrice (dont elles partagent certains idĂ©aux rĂ©trogrades), elles sont souvent montrĂ©es comme froides, calculatrices et virulentes envers leur propre sexe. Pour autant, leur impact ne peut ĂȘtre niĂ© : ces femmes sont les premiĂšres victimes Ă  avoir fait tomber un gros bonnet de son piĂ©destal. C'Ă©tait en 2016 : pĂ©riode d'autant plus pĂ©rilleuse qui voit Trump dĂ©fendre avec sa vulgaritĂ© et son sexisme ordinaires sa candidature Ă  la prĂ©sidentielle. Sans manichĂ©isme, ni stĂ©rĂ©otype, le film a le mĂ©rite d’avancer des protagonistes fĂ©minines puissantes et complexes.

Pour autant, elles ne parviennent jamais Ă  susciter autre chose qu’une compassion de circonstance et ne sont jamais touchantes en tant que personnage Ă  part entiĂšre. A l’exception notable de Nicole Kidman, le reste du casting se rĂ©vĂšle souvent peu sympathique ou agaçant. La palme pour Margot Robbie qui, si elle incarne une jeune ambitieuse purement fictive, doit composer avec un personnage franchement tĂȘte Ă  claques. L'excellent trio fĂ©minin livre certes des prestations de haut-vol mais l’écriture de leurs rĂŽles ne permet guĂšre de dĂ©velopper leur personnalitĂ© ou de favoriser l’identification. Leur traitement est parfois trop rĂ©aliste et jette donc un voile pudique sur leur quotidien ; d’autres pas assez – l’image de Megyn Kelly est par exemple largement adoucie, faisant fi des nombreuses polĂ©miques entourant cette figure controversĂ©e des plateaux
 Elles restent des images lointaines, blondes iridescentes brĂ»lĂ©es par le feu des projecteurs, des Barbie d’acier dont l’armure peine Ă  laisser passer l’émotion.

Si le message est important et ne peut qu’ĂȘtre soutenu, le film, en tant qu’objet artistique, est donc loin d’ĂȘtre parfait : personnages peu touchants, accumulation de longueurs, verbeux, didactique Ă  l’excĂšs. Il se suit sans dĂ©plaisir mais s'oublie rapidement. Trop sage, trop lisse, trop dĂ©tachĂ© – on peut certes saluer l’absence de complaisance du rĂ©alisateur Jay Roach, moins sa difficultĂ© Ă  souligner le drame ou la tension. Une unique scĂšne, mettant en avant le personnage de Margot Robbie en proie rĂ©solue et brisĂ©e face au monstre incarnĂ© par un John Lithgow irrĂ©prochable, parvient rĂ©ellement Ă  atteindre la puissance dramatique attendue.

La rĂ©alisation, passĂ©e son approche de faux-documentaire prĂ©sentĂ© par une Kelly omniprĂ©sente, rĂ©serve peu de fulgurance. Le scĂ©nario reste convenu, limitĂ© par son Ă©tiquette biopic : il n’est ni aussi subversif, ni aussi corrosif qu’il aimerait l’ĂȘtre.

LĂ  oĂč le long-mĂ©trage fait mouche, c’est avant tout dans sa fine critique de cette extrĂȘme droite clinquante et vulgaire dont Trump et Ailes sont les parangons, dans sa dĂ©nonciation subtile d’une AmĂ©rique gangrĂ©nĂ©e par ses puissances mĂ©prisables ; il le fait brillamment par l’intermĂ©diaire du personnage secondaire de Jess Carr (Kate McKinnon), elle aussi fictive, qui propose un regard humain et autrement plus percutant que celui de Carlson, Kelly ou Kayla. Le dĂ©nouement, doux-amer, prouve d’ailleurs qu’un combat a Ă©tĂ© remportĂ©, non la guerre : les batailles Ă  mener sont encore nombreuses, les choses Ă©voluent, lentement, trop sans doute pour renverser de sitĂŽt le systĂšme et mettre Ă  terre ces prĂ©dateurs aux mains baladeuses. L’écho avec l’actualitĂ© est confondant. 2016, 2019 : mĂȘme tableau.

Nécessaire et anecdotique à la fois, voici toute la singularité du projet mené par le tandem Jay Roach/Charles Randolph. Scandale est important de par ses thématiques, nettement moins pour le 7Úme Art.

🎬 Les traducteurs : 4/5

Entre la rĂ©alitĂ© et la fiction, la frontiĂšre est parfois des plus troubles. En 2013, lorsque les conditions de travail des traducteurs de Dan Brown ont Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©es, l’affaire a fait grand bruit. Et pour cause, on tenait lĂ  le scĂ©nario d’un parfait thriller : pour son Inferno (quatriĂšme tome de la saga Robert Langdon), douze traducteurs internationaux avaient Ă©tĂ© enfermĂ©s dans un bunker en Italie. ParanoĂŻa, mĂ©fiance, gardes armĂ©s, surveillance constante, dĂ©connection totale du monde extĂ©rieur
 Ce n’était qu’une question de temps avant qu’un crĂ©ateur ne s’intĂ©resse Ă  des thĂ©matiques pareilles. Ce crĂ©ateur, c’est RĂ©gis Roinsard. De ce pitch allĂ©chant, il signe un thriller Ă  l’aura rĂ©solument cosmopolite, puissant et malin, brillamment mis en scĂšne. Un second tour de force qui survint huit ans aprĂšs son premier long-mĂ©trage, l’excellent Populaire, comĂ©die romantique pĂ©tillante portĂ©e par Romain Duris et DĂ©borah François. CĂ©sar du meilleur premier film en poche, le cinĂ©aste a eu l’intelligence de ne pas se jeter sur le premier scĂ©nario venu. Les traducteurs est un projet mĂ»rement pensĂ©, rĂ©flĂ©chi, imprĂ©gnĂ© de la culture internationale, Ă  la fois littĂ©raire et cinĂ©phile. Le long-mĂ©trage suit ainsi neuf traducteurs de nationalitĂ©s diverses, cohabitant dans un luxueux bunker pour travailler dans le secret le plus total sur le dernier tome de la sĂ©rie Ă  succĂšs Dedalus, signĂ©e par l’énigmatique Oscar Brach. Pour Ă©viter toute fuite, l’éditeur Eric Angstrom leur interdit tout contact avec l’extĂ©rieur. Cependant, malgrĂ© les prĂ©cautions drastiques prises par ce dernier, les dix premiĂšres pages du roman sont dĂ©voilĂ©es sur Internet. Le hacker responsable exige alors une Ă©norme rançon pour ne pas dĂ©voiler l’ensemble du manuscrit. L’éditeur est alors prĂȘt Ă  tout pour dĂ©masquer le coupable et provoque une vague de tensions au sein de la petite bande, toujours confinĂ©e dans le bunker et dans l’incapacitĂ© de demander de l’aide...

A n’en pas douter, Les traducteurs est un film ambitieux et son traitement n’a rien Ă  envier Ă  l’industrie hollywoodienne (moyens Ă©vidents, belle photographie, casting renommĂ©) – il s’inscrit dans le fameux renouveau français qui occupe le devant de la scĂšne depuis quelques annĂ©es maintenant, avec l’ambition concrĂšte de renouveler notre 7Ăšme Art en proposant aux spectateurs des projets autrement plus forts que des comĂ©dies oppressives ou des films d’auteur ennuyeux. La rĂ©alisation est travaillĂ©e Ă  l’extrĂȘme, sophistiquĂ©e sans ĂȘtre ampoulĂ©e et ce jusque dans l’apparition de son titre, lequel se dessine lorsque l’ensemble des traducteurs fait face Ă  la camĂ©ra, puis s’efface en suivant leurs gestes. Comme ce fut le cas pour Populaire, les couleurs sont primordiales ; on notera par exemple les teintes froides et aseptisĂ©es qui dominent dans le bunker, lĂ  oĂč les protagonistes – du moins au dĂ©but – apparaissent toujours de façon solaire. A la grĂące des images se superpose la musique dĂ©licieusement rĂ©tro de Jun Miyake, entre rĂ©fĂ©rences au film noir et innovations jazzy. Sur la forme, Les traducteurs est donc trĂšs beau, particuliĂšrement lĂ©chĂ©, offrant quelques plans vĂ©ritablement marquants (on pense notamment Ă  la scĂšne oĂč Olga Kurylenko dĂ©ambule nu-pieds aux abords d’une piscine, Ă©thĂ©rĂ©e et intouchable dans sa robe blanche, Ă  la maniĂšre d’un fantĂŽme, femme fatale tragique et incomprise) ; sur le fond, il se distingue par son discours poussĂ© sur le domaine littĂ©raire, entre hommage et critique.

Ainsi, le mystĂšre autour du romancier Oscar Brach, anonyme gĂ©nial cible de toutes les thĂ©ories farfelues, n’est pas sans rappeler celui d’Elena Ferrante – auteur(e) italien(ne) de best-sellers parvenu(e) Ă  conserver son identitĂ© secrĂšte. Les traducteurs sont ici rĂ©duits au nombre de neuf mais leurs conditions de travail, comme dit en amont, remĂ©morent celles mises en place pour la sortie d’Inferno. Le scĂ©nario Ă©volue la plupart du temps en huis-clos, Ă  la maniĂšre du whodunit cher Ă  Agatha Christie, auquel il fait d’ailleurs ouvertement rĂ©fĂ©rence. De mĂȘme se glissent çà et lĂ  des clins d’Ɠil Ă  Proust, DaphnĂ© du Maurier et bien sĂ»r Dan Brown. Enfin, on Ă©voque pĂȘle-mĂȘle les Ă©diteurs aux dents longues, leur opportunisme et leur appĂ©tence mercantile au-delĂ  de l’art ; les inĂ©galitĂ©s de revenus au sein des diffĂ©rents postes liĂ©s Ă  la publication ; le cirque mĂ©diatique qui entoure les salons littĂ©raires ; le comportement obsessionnel de certains fans ; la difficultĂ© pour un auteur d’affirmer sa vision au sein d’une industrie bien rodĂ©e ; les doutes d’un aspirant Ă©crivain sur son talent
 Roinsard a mis le doigt sur les zones d’ombres qui dansent en filigrane derriĂšre les pages d’un ouvrage ; il les expose magistralement, dĂ©livrant une fine analyse d’une industrie parasitĂ©e par ses enjeux financiers, qui vise Ă  dĂ©sacraliser la littĂ©rature au profit de simple produit bankable
 Et c’est rĂ©ellement passionnant Ă  observer ! Quant Ă  la fameuse culture internationale, elle est notable de part son sujet mais aussi par le choix de ses interprĂštes. Pour incarner les neuf traducteurs opposĂ©s Ă  Lambert Wilson (comme toujours impĂ©rial), on retrouve ainsi le britannique Alex Lawther, l’ukrainienne Olga Kurylenko, l’italien Riccardo Scamarcio, la danoise Sidse Babett Knudsen, l’espagnol Eduardo Noriega, l’allemande Anna Maria Sturm, le français d’origine sino-cambodgienne FrĂ©dĂ©ric Chau, la portugaise Maria Leite et le grec Manolis Mavromatakis. Dans le lot, Alex Lawther, la rĂ©vĂ©lation de The End of the F***ing World, tire largement son Ă©pingle du jeu, vif et ambigu, charismatique et torturĂ©, Ă©poustouflant de naturel ; FrĂ©dĂ©ric Chau confirme tout son talent et Maria Leite, vĂ©ritable Lisbeth Salander portugaise, crĂšve l’écran. Les traducteurs gagne en authenticitĂ© par ce ballet de langues qui s’entrecroisent, par ce chant des accents qui vient modeler chaque rĂ©plique. Au-delĂ  de la belle diversitĂ© proposĂ©e par le casting, tous les acteurs sont excellents et parviennent Ă  exister, malgrĂ© le temps plus ou moins limitĂ© dont ils bĂ©nĂ©ficient Ă  l’écran. Enfin, en effet de miroir inversĂ© Ă  Wilson, grand Ă©diteur Ă©litiste, loup financier, colĂ©rique et cruel, on retrouve dans le rĂŽle de son assistante Sara Giraudeau, douce, timide, dĂ©vouĂ©e mais intĂšgre et passionnĂ©e – chacun incarnant la face d’une mĂȘme piĂšce, celle de l’édition. Roinsard met particuliĂšrement ses comĂ©diens en valeur, les filme en gros plan, insiste sur les regards, la gestuelle, souligne leur prestance sans jamais les sexualiser. Il met ainsi en exergue tout leur talent et toute la dualitĂ© de leur tempĂ©rament.

Si la distribution est impeccable, il faut Ă©galement saluer le travail des scĂ©naristes qui ont contribuĂ© Ă  rendre chaque protagoniste clairement identifiable et marquant. Leurs traits de caractĂšre ne sont pas liĂ©s Ă  leur nationalitĂ©, ce sont des ĂȘtres Ă  part-entiĂšre qui Ă©chappe aux clichĂ©s si souvent vĂ©hiculĂ©s dans les productions françaises – certains dialogues dĂ©zinguent d’ailleurs joyeusement ces stĂ©rĂ©otypes, le tout avec humour et bienveillance. La dynamique au sein du groupe est trĂšs bien rendue. Le film prend le temps d’instaurer ses enjeux, de prĂ©senter les caractĂšres, les ambitions, les oppositions et les confrontations au sein de la bande. On assiste ainsi Ă  la gĂȘne d’un premier contact puis Ă  l’acceptation, le rapprochement, l’ébauche d’une amitiĂ©, la solidaritĂ© aussi. Les affinitĂ©s des uns, la mĂ©fiance voire l’hostilitĂ© vis-Ă -vis d’autres. Une coalition fragile que les Ă©vĂšnements font voler en Ă©clat, semant le trouble et la paranoĂŻa au sein de la communautĂ©. Par association, on croit donc en eux, en leurs personnalitĂ©s, en leur Ă©quipe ; une belle empathie se tisse entre le public et les personnages, dĂ©sireux de voir ces derniers en rĂ©chapper alors que la tension monte crescendo, que l’éditeur accumule des dĂ©cisions de plus en plus douteuses sur le plan moral


L’intrigue a beau ĂȘtre diaboliquement menĂ©e, l’impact n’aurait pas Ă©tĂ© le mĂȘme sans des personnages forts et des interprĂštes marquants. Roinsard, Daniel Presley et Romain Compingt rĂ©ussissent ce coup de maĂźtre. Leur scĂ©nario, machiavĂ©lique, prend sans difficultĂ© les spectateurs dans sa toile et dĂ©montre une parfaite maĂźtrise du genre. Certes, on n’échappe pas Ă  la trame inutilement alambiquĂ©e et aux rebondissements qui frĂŽlent souvent l’improbable, pour autant les codes sont utilisĂ©s intelligemment et le rĂ©alisateur tire Ă  merveille parti de son idĂ©e en y insufflant diffĂ©rents genres tels que le whodunit, le film d’arnaque ou le drame vengeur. Le dĂ©nouement, teintĂ© d’amertume, Ă©vite les Ă©cueils du pathos et offre une conclusion parfaite, sans idĂ©alisme ou grandes envolĂ©es mĂ©lodramatiques. Une page se tourne et l’auteur a su, une fois encore, imposer sa vision en dĂ©pit des diktats Ă©ditoriaux. Les traducteurs est Ă  la fois une ode Ă  la littĂ©rature et un grand film, un thriller engagĂ© gĂ©nialement complexe, transcendĂ© par un rythme soutenu et un suspense implacable. La confrontation entre Wilson et le reste du casting, irrĂ©sistible, donne au long-mĂ©trage toute sa puissance. RĂ©gis Roinsard passe de jeune espoir prometteur Ă  talent confirmĂ©. De quoi guetter avec grande impatience son adaptation d’En attendant Bojangles, tirĂ©e du best-seller d’Olivier Bourdeaut. Une fois encore, le cinĂ©ma et la littĂ©rature restent donc imperceptiblement liĂ©s.