• Chloé

L’avis des libraires – 20ème chronique : Le carnaval des innocents

L’avis des libraires – 20ème chronique

Le carnaval des innocents d’Evelio Rosero :

Dépaysement garanti en Bolivie !

1966, Colombie. Le carnaval s’apprête à déferler sur la ville de Pasto ! Pour le Dr Proceso, cette mascarade est une opportunité en or : il projette de présenter un char dédié à la véritable histoire de Bolívar le Libérateur. Obnubilé par son ambition de révéler au peuple le tyran qu’a été Bolívar, pourtant toujours adulé, Proceso va se heurter à des opposants particulièrement retors…


Qu’y a-t-il de plus fâcheux que de sentir le potentiel d’une œuvre sans être en mesure de l’apprécier ? C’est dans ce cas précis que s’illustre Le carnaval des innocents d’Evelio Rosero. Encensée par la critique et une grande partie des lecteurs, l’œuvre de Rosero est assurément un roman engagé et documenté. Ainsi, la 2nde partie du livre, qui dépeint la révolte de Pasto, est sans surprise la plus réussie, aussi violente que saisissante – personne ne saurait y être insensible.

Alors, quel a été l’obstacle ? Il tient en deux mots : les personnages. Non qu’ils soient mal écrits mais ces antihéros n’ont rien de transcendants : malsains, faibles, pervers, cruels… Si la littérature nous a dévoilé une galerie de protagonistes méprisables et pathétiques, ceux-ci sont exempts de toute empathie et n’ont rien de ces « zéros magnifiques » qu’on adore croisés au fil des pages ! A deux exceptions notables (les personnages secondaires du poète Puelles et du sculpteur Arbeláez), aucun ne parvient à susciter un tant soit peu d’intérêt. De ce manque d’estime naît une indifférence totale, brièvement soulagée par cette magistrale 2nde partie.

Reste que Rosero a le mérite de nous plonger dans une culture méconnue, trop souvent négligée. Le pays et l’Histoire supplantent ainsi les personnages et l’intrigue… Dépaysant pays que cette Colombie dont Rosero brosse une image magnifique et nuancée qui mériterait amplement qu’on s’y intéresse davantage. Je souhaite à chacun que la magie de ce singulier Carnaval des innocents le saisisse. Pour moi, ce fut une expérience certes frustrante et imparfaite mais intense.

Evelio Rosero : Le Carnaval des innocents aux Editions Métailié. 304 pages. 21 €

Chronique parue dans le Pays Briard le 28.02.17